Certes, rien de tel pour nous rappeler le nécessaire esprit critique ou l'élémentaire prudence qu'on doit exercer, même vis-à-vis d'orateurs réputés. Ou encore pour réveiller en nous l'énervement à l'encontre de piètres journaleux, prétendus experts, tout ça c'est qu'une grande mafia, et autres théories de la compromission à la Serge Halimi ou Daniel Schneidermann.

Ca m'est arrivé (on s'en doute un peu, d'accord) récemment. C'était le dénommé Luc Fayard, journaliste et consultant, qu'en tant que tel ;-) on ne créditerait pas forcément d'une expertise démesurée, mais dont on s'imagine volontiers qu'à force de vernis, il saurait un peu de quoi il parle. Il causait dans le micro de Rue des Entrepreneurs sur France Inter; on peut entendre l'émission du 14 février dernier ici jusqu'au 1er novembre. Voici ce qu'il dit à 19'40" :

Récemment, j'ai assisté à quelque chose d'assez étonnant en France, qui est l'alliance entre des gens de l'enseignement et des laboratoires, l'Institut Télécom pour ne pas les citer, et des industriels des télécoms, Alcatel-Lucent. Il y quelques années, il y a quelques mois, le fait de faire travailler ensemble des ingénieurs et des chercheurs, ça n'aurait pas vraiment marché. Aujourd'hui, non seulement ça marche, mais les sujets sur lesquels ils sont, sont des sujets formidables. [...] Ces gens-là, ingénieurs et chercheurs vont travailler ensemble. C'est typiquement l'exemple d'application dans un domaine de recherche et industriel des modes collaboratifs et participatifs du Web 2.0.

Et alors ? Certes, je le sais parce que je fais partie depuis une douzaine d'années des industriels dont il parle, mais si on y réfléchit deux minutes, ça tombe sous le sens : il est évident que la collaboration entre les milieux scientifiques et industriels n'a pas attendu le Web 2.0 pour exister. De tout temps, comme on dit dans les rédacs, des interactions de toutes sortes ont eu lieu entre recherche et industrie. Ce n'est pas d'hier qu'on parle de transfert de technologie, de retour d'expertise, d'essaimage, d'inspiration, ou autre cross-fertilisation... En France comme en Europe comme ailleurs.

J'imagine que Luc Fayard, au cours d'un des salons auxquels il doit être regulièrement invité, a assisté à une démo d'application collaborative. Et quoi de plus évident pour une équipe mixte recherche-industrie devant illustrer une telle application, que de prendre pour exemple leur propre collaboration ? Pour peu que le déjeuner ait été un peu arrosé, Luc Fayard aura compris la démo à l'envers, et se sera imaginé que la collaboration entre les chercheurs et les industriels a été (enfin !) rendue possible par l'outil qui était démontré.

Avec un peu de recul, si non seulement un briscard comme Luc Fayard, mais aussi les rédacteurs de Rue des Entrepreneurs, avalent une telle énormité, on ne s'étonnera pas que les protestations des chercheurs français soient accueillies avec tant de dédain par certains journalistes, tel Christophe Barbier les traitant de pires profiteurs encore que les preneurs d'otages usuels.

Du dédain, j'ai d'ailleurs été frappé d'en voir autant transparaître dans le discours que Nicolas Sarkozy a donné le 22 janvier dernier. Mais ça, c'est pour un autre billet.