Il se trouve de plus que, d'une part, je viens de commencer une résidence de six moins dans un labo universitaire; d'autre part que je lis un formidable livre de Marie Pezé intitulé Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés.

Tout cela se rencontre autour de l'extrait suivant (pp. 38-39) :

Dans de nombreux métiers, l'exposition aux situations complexes, avec la peur qui en découle, est constante. Dans le BTP, quand il faut monter sur un échafaudage. Chez les pompiers, quand il faut entrer dans le feu. Chez les policiers...

A chaque fois, il s'agit bien de conjurer la peur. De dénier le danger de la situation de travail pour aller travailler malgré tout. Sans quoi le sentiment de peur deviendrait incompatible avec la poursuite du travail. Alors les travailleurs érigent en défense une "culture de la virilité" qui vise à tourner en dérision le danger. La désobéissance et l'indiscipline sont des comportements habituels connotés positivement comme des signes extérieurs de courage. [...]

Malheur à celui qui ne souscrit pas à la stratégie défensive : par son seul comportement timoré, il devient une menace pour le groupe.

Sur le sujet qui nous occupe, la peur est celle de faire une présentation. D'aucuns prétendent que prendre la parole en public constitue la première peur déclarée, loin devant la mort. Quoi qu'il en soit, cette peur n'est pas une invention. La peur de faire une présentation est la combinaison de celle de prendre la parole en public, et de la situation complexe consistant à exposer et transmettre des idées à un groupe d'autres.

Il existe dans le labo qui m'accueille un Séminaire des thésards, où ne parlent que des thésards, et auquel n'assistent que des thésards. C'est un outil très intéressant, en ce qu'il leur permet aux orateurs de s'exercer à présenter à un public, tout en n'ayant en face d'eux aucun représentant du monde des grands (professeurs, etc.); de formuler des explications, ce qui les oblige à éclaircir leur pensée; de recueillir des commentaires, tant sur le fond que sur la forme; symétriquement, aux auditeurs d'apprendre de nouveaux concepts.

Il se trouve que, plus ou moins implicitement, on attend des orateurs à ce séminaire une présentation décalée, voire humoristique, de leur sujet. Les titres des exposés seront par exemple Le fond, la forme, et les passoires du troisième ordre du professeur Shadoko, ou encore La poésie des alphabets infinis. De même, les résumés publiés dans les annonces d'exposés se doivent d'adopter un ton badin : Nous allons bien nous amuser tous ensemble, en découvrant le monde magique et merveilleux des sémantiques de jeux. [...]  Si un jour vous vous ennuyez, vous pouvez dessiner un triangle et vous mettez un point au milieu que vous reliez a chacun des sommets, du coup vous avez trois petits triangles. [...]

Je vois dans cette exigence de décalage une stratégie défensive pour conjurer la peur de présenter. Clairement, on tourne le danger en dérision. On désobeit aux codes de rigueur, de sérieux, voire d'austérité : [...] Et puis après vous pouvez venir raconter ça au séminaire thésard en faisant plein de dessins et en agitant beaucoup les bras et en faisant que des probas super fastoches.

Quand je suis arrivé, j'ai immédiatement et tout naturellement été inscrit pour parler au Séminaire des thésards. A la seconde séance, afin que je puisse voir comment ça se passe. On m'a décrit le séminaire, d'abord par sa définition officielle : un séminaire où ne parlent que des thésards, et auquel n'assistent que des thésards. Puis on m'a suggéré qu'il y avait autre chose : Enfin, tu verras bien, d'ailleurs tu n'as qu'à voir les résumés des exposés précédents... Il a rapidement été évident que je serai évalué sur ma capacité à souscrire à la stratégie défensive.

Dès lors, cet exposé qui devait être pour moi l'occasion de me rôder, dans un contexte sans stress où les erreurs étaient bien comprises, devenait aussi un rite d'intronisation... avec tout l'enjeu et donc le stress qui viennent avec.

Même pas peur.