L'accès lui-même n'était pas gratuit, il était proportionnel au temps passé en ligne. Mais il venait avec le chapelet classique de services : boîte-aux-lettres, espace web perso, base MySQL. Qui plus est, on pouvait pour le même prix répliquer à l'envi ces services en créant des comptes secondaires. Et une fois l'ADSL arrivé, et le prix de la connexion devenu indépendant du temps passé, ces services ont permis à beaucoup de disposer, de facto gratuitement, de boîtes-aux-lettres et de sites Web multiples.

Free a limité les dégats en décrétant un jour qu'on ne pourrait dorénavant accéder par FTP aux espaces web perso que depuis des adresses IP Free [je ne sais pas si c'est toujours le cas — confirmation ou infirmation bienvenue]. Mais ils ont eu le bon goût de ne pas appliquer cette restriction aux détenteurs de comptes antérieurs à une certaine date. Je dis le bon goût, parce que même si commercialement, voire peut-être légalement, ça allait de soi, la jungle du marché en général, du marché autour d'Internet en particulier, fait qu'on aurait été peu surpris s'il en avait été autrement.

Cette gratuité a des avantages. Le revers de la médaille est qu'on est à la merci du bienfaiteur.

Ainsi l'été dernier, un jour vers la fin août, un serveur de bases de données est tombé en rade chez Free. Une palanquée de sites perso ne fonctionnaient plus. Le lendemain c'était pareil, et le lendemain aussi, etc. On alla voir sur les forums de Free, où on vit que le problème touchait plus d'une personne. Et que personne de chez Free ne semblait s'en soucier. Il apparut qu'il fallait attendre le retour de vacances de la personne qui chez Free savait quoi faire (puis il sembla qu'il fallait attendre qu'il eut fini de raconter ses vacances). Et la sentence imparable était : c'est gratuit, donc on a ce qu'on paie.

Cet été, une subite épidémie de suspension d'espaces web perso a sévi. Le symptôme est le suivant : vous vous rendez sur un site perso chez Free (une URL du style http://site.perso.free.fr) et vous atterrissez sur une page à l'identité visuelle de Free, qui dit :

Erreur 403 - Refus de traitement de la requête (Interdit - Forbidden)
Le serveur a compris la requête, mais refuse de la satisfaire.
Une démarche d'authentification n'y fera rien et cette requête ne doit pas être renouvelée. (...)
Il se peut que le compte concerné soit suspendu (Cf. Console de Gestion)

Compte suspendu ? Un frisson parcourt le dos : ils auraient suspendu mon compte ? et comme c'est gratuit, je ne vais rien pouvoir redire !

Une fois le frisson passé, reste la question que faire ?. Tel Indiana Jones face à une énigme ancestrale, on repérera peut-être la mention Cf. Console de Gestion. Qu'est-ce que cette console de gestion ? Réponse : c'est la page qu'on obtient après avoir cliqué sur Mon compte et s'être identifié (si on trouve comment faire). Et sur laquelle on voit l'option Ré-activer votre compte pour les pages personnelles (si celui-ci a été suspendu), avec le texte de la parenthèse en rouge, certainement pas par hasard.

On clique sur le lien, et on a l'explication :

Votre page personnelle a été suspendue pour la/les raisons suivantes:
Nous vous rappelons que l'utilisation des pages personnelles est soumis à conditions. Vous devez vous en servir afin de concevoir un site web public. Backups, sauvegardes, ainsi que toute utilisation ayant pour unique objectif le téléchargement de fichiers est interdit (passible de destruction de compte). Afin d'échanger vos fichiers, vous pouvez utiliser le service http://dl.free.fr que nous mettons à votre disposition.

Donc mon site a été suspendu parce qu'il a été considéré (par qui ? suivant quels critères ?) que je ne m'en servais pas pour concevoir un site web public, mais comme backup, sauvegarde, ou téléchargement. Point positif : je sais pourquoi le compte a été suspendu, et j'ai une vague idée de là où j'ai pêché. Sauf qu'en l'espèce, je suis borderline : en effet je stocke des fichiers pour les échanger avec d'autres, mais n'est-ce pas un peu la définition d'un site web ? Il se trouve que je n'ai pas fait une joulie page avec des étoiles qui clignotent pour lister les fichiers que je mets à disposition de mes visiteurs, et décrire les informations qu'ils contiennent. Soit. Mais est-ce vraiment ça le problème ? D'autant que je lis sur la même page

Ce bloquage consitue (sic) un avertissement. Afin de retrouver l'accès à votre page personnelle, vous devez vous engager à corriger les points cités ci-dessus au plus vite.

Là ça devient plus précis : il faut que je fasse quelque chose pour que mon site repasse du bon côté de la barrière. Sinon... sinon je ne sais pas quoi, mais ce que je sais c'est j'ai autre chose à faire que me faire du mourron pour tout ça. Et tout ça ne me dit pas ce qui définit la barrière.

Alors je vais voir ce que dit la Toile. Et je trouve ça assez rapidement : Coup de balai sur les pages perso. Qui explique que la cause de mes malheurs est un script — mais derrière tout programme il y a (directement ou indirectement) un programmeur. Or ce que me demande Free c'est certes de me mettre en conformité avec ses conditions d'utilisation, mais j'apprends que cela sera jugé par un script. Donc ce qui m'importe soudain est moins de comprendre le texte desdites conditions, que de connaître les critères du script. Raisonnement suivi par l'auteur du billet cité ci-dessus, qui dit Interrogé par nos soins, l'administrateur du service des pages perso de Free a bien voulu nous indiquer etc.

Les textes légaux (en l'occurrence les conditions d'utilisation des pages perso Free) sont paraît-il souvent intentionnellement flous, de façon à laisser au juge une marge d'interprétation. Mais ici le juge est un script, un programme. Donc la loi réelle n'est plus celle énoncée dans les conditions d'utilisation; la loi réelle est le script, sa sémantique pour être précis. D'où le besoin de connaître cette sémantique pour se conformer à la loi.

Ce passage de l'esprit des conditions d'utilisation à la lettre du script peut sembler hérétique. Il ne l'est pas plus que le passage du juge humain au script. Car je parie que l'apparition de ce script n'est pas du tout due à une vraie envie de la part de Free de faire le tri entre vrais et faux sites perso. Je pense qu'il s'agit plutôt d'une chasse à certaines consommations excessives de ressources (ce qui ne me choque a priori pas).

Et ce débat ne répond de toute façon pas à l'ambiguité entre Free et ses clients gratuits : est-ce abuser de la générosité de Free que d'utiliser ainsi des espaces web perso ? et une société commerciale (surtout comme Free) fait-elle jamais preuve de vraie générosité ? En l'espèce, le jeu du chat et de la souris autour de ce script n'est que le reflet de la proportionnalité entre la qualité de service et le prix dudit service.